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LE REEL EST INIMAGINABLE

 

Faire un film sur quelqu’un : personne ne nous le demande et pourtant on y saute à pieds joints. On est d’abord « attrapé » par l’histoire de son personnage. Contaminé. Fécondé. Sa trajectoire se propage rapidement dans notre corps, comme un nouveau sang. On se met à vibrer au moindre nouvel événement, on passe des nuits à imaginer comment mettre en scène sa force, sa ténacité, sa beauté et à reconstituer les moments où l’on n’était pas là. On veut tout savoir. On veut voir les photos, rencontrer les gens… Puis, parfois, petit à petit, il commence à nous échapper un peu. C’est normal, l’investissement était trop fort ! Alors, on se rabat sur le film, sur le travail et on décide de maintenir notre cap du début. De garder en tête ce pour quoi on était venu et ce qu’on veut voir dans le film. On voudrait que notre personnage devienne l’acteur de ce qu’on imagine de lui. On commence les repérages. On écrit un scénario. On montre de la souplesse mais peu à peu, on devient plus inflexible… Pour lui, on est peut-être le metteur en scène de l’image publique qu’il veut donner. Il nous utilisera comme marche pied. Tant mieux, finalement. Il le sera pour nous aussi. Au début, il est d’accord pour tout. Il parle de « votre » film, de « vos combats ». Il est content à chaque fois que vous allumez la machine.

Il regarde dans l’objectif et fait « coucou » à la caméra.

« Non », ne regarde pas la caméra ! « Fais comme si je n’étais pas là ! » Vous aussi, vous commencez à l’énerver un peu … Il veut vous mettre des limites. Ça ne se passera pas comme ça ! Il a son mot à dire. Il se pourrait qu’il vous donne son avis sur ce qu’il trouve opportun de filmer. Il vous trouve parfois à côté de la plaque. Cette caméra braquée sur lui en permanence, ça le dérange. Il y a des moments « on », d’autres « off ». Vous lui donnez raison. Vous avez honte. Surtout ne pas être un voleur d’âme. Surtout, ne pas être voyeur. Vous rectifiez le tir mais vous avez l’impression que le mal est fait. Quelque chose a changé entre vous. Alors, vous courez, pour rattraper sa confiance. Pour rattraper votre estime personnelle.

Vous courrez pour le film. La fécondation initiale doit aboutir sur une naissance. Parfois ça fonctionne.

Parfois, pas. Parfois, vous décidez de laisser tomber … Et puis, la réalité vous rappelle ! Et vous reprenez votre caméra …

Faut-il mettre en scène sa vie pour rester vivant et supporter sa condition d’être au monde ?

Je savais Andrii metteur en scène, mystificateur, joueur et un peu saboteur, j'ai découvert sur les territoires de son enfance ce qu'il n'a jamais mis en avant et qui pourtant éclaire sa personnalité et son destin.